Quelle identité pour les Européens?
Pierre Verluise
Après la deuxième guerre
mondiale, la moitié de l'europe
est entrée sous le joug soviétique.
Maintenant membres de l'union européenne,
ces pays restent isolés dans leur
positionnement : ils ne s'opposent pas
diplomatiquement aux USA, pour ne pas se
retrouver du même côté que
Moscou.
Ne serait-ce que par cela, il faut
admettre qu'il y a nécessairement
une diversité des identités
européennes. Elle doit faire l'objet
d'un effort mutuel de connaissance.
Etienne de Poncin
Le projet de Constitution vise à permettre
une bonne gestion des institutions à 25,
ce qui est plus ambitieux que le petit
marché économique initial.
Ceci permettra, après avoir commencé par
l'économique, de mettre en valeur
un véritable modèle européen.
Si certains pays de tradition laïque
(France et Belgique) n'ont pas souhaité voir
mentionné la valeur chrétienne,
la valeur de démocratie reste véritablement
unificatrice.
Questions et réponses (les questions
sont en Gras Italique) :
Pourquoi la
citation de l'historien grec Thucydide "La
démocratie est
le pouvoir du plus grand nombre", ne figure-t-elle
plus dans le projet de Constitution ?
- EP : Les petits États ont pu
en prendre ombrage, en y voyant un argument
contre leur représentation politique.
Y-a-t-il des
valeurs spécifiquement
européennes, qui fonderaient
une véritable
conscience commune ?
- PV : L'Europe
se définit
beaucoup par opposition aux États-Unis.
Or les différents
pays ont des approches différentes.
Pour la France, l'Europe était un
moyen d'exister face aux USA, de contrer
leur hégémonie, ainsi que
de maîtriser l'Allemagne. Elle a
donc une position schizophrène : être
dans l'OTAN tout en critiquant l'OTAN.
Les nouveaux pays membres sont plutôt
pro-atlantistes et fascinés par
les USA.
- EP : L'Europe
et les USA ont en commun la démocratie.
Mais plusieurs exemples montrent que la
culture politique européenne
est spécifique. L'abolition de la
peine de mort est un problème réglé en
Europe, alors qu'aux USA, il reste un long cheminement.
La conception des relations étrangères
des USA est messianique : apporter la liberté,
installer des gouvernements ; alors que
les européens ont un passé colonial
qui les rend peu enclins à cette
vision. Enfin le modèle social européen,
même pour les britanniques, ne soumet
pas tout à l'économie, alors
que c'est la règle aux USA. L'opinion
publique européenne est donc homogène.
Même quand les gouvernants (Aznar
ou Blair) soutiennent l'action des États-Unis
en Irak, 90% de leur compatriotes s'y opposent. De même, l'ensemble des citoyens
européens étaient sceptiques
quant à la présence d'armes
de destructions massive en Irak, alors
que les américains y faisaient foi.
Peut-être que ces derniers ont une "naïveté" plus
forte, parce qu'il n'ont pas dans leur
histoire connu de guerre sur leur territoire.
Les
Pères fondateurs de l'Europe
n'ont pas tout inventé : l'idée
d'un plan d'union charbon acier existait
dans les années 20.
- EP : Déjà Victor
Hugo pronait les États-Unis d'Europe. Il
restait encore à passer à la
pratique.
L'élément majeur de
la paix n'est pas l'Europe, mais la réconciliation
franco-allemande. De Gaulle a pesé sur
ce destin, mais a refusé la
CED.
- EP : Entre la volonté d'indépendance
de De Gaulle, et de fédéralisme
de Jean Monnet, l'Europe a trouvé une
voie propre.
Est-ce
que la Constitution pourrait justifier
certains cas de réduction
des libertés, voire de peines
de mort, si l'on se refère à l'explicaton
de l'article 2, paragraphe 3a, annexe
12 ? (1)
- EP : Il s'agit
simplement d'une définition
de ce qu'est la peine de mort, qui repète
la jurisprudence actuelle de la Cour de
Justice. Il ne faut pas voir un complot
derrière chaque mot du projet, quand
les législations nationales sont
claires.
Existe-il
une diversité dans
les intérêts sociaux des différents
européens ?
- PV : Oui : le PIB par habitant
peu varier de 1 à 10 entre Londres
et la Pologne. De même le coût
du travail ou le taux de chômage
parmi les 25 membres peuvent être
très différents. Quel est
le rôle de la construction européenne?
Pour les hommes politiques, elle joue trop
souvent le rôle malsain de bouc émissaire à tout
faire. Dans les faits, le PIB de l'Allemagne
et de la France baisse légèrement,
alors qu'il a fortement augmenté pour
le Royaume-uni et pour les pays nouveaux
membres. Il est d'autant plus scandaleux
qu'un Etat comme la France connaisse un
chômage propre de 9/10%, et depuis
si longtemps.
Il
existe aussi une divergence d'intérêt au sein même
des pays, entre groupes sociaux. Le discours "européen" est
le fait des nantis.
- EP : Néanmoins le nombre
d'universitaires qui votent non est très
important.
L'action
culturelle de l'Europe reste marginale.
Les langues sont dominées
par l'anglais.
- EP : La culture
ne peut pas être
la compétence de l'Europe, elle
relève des États et des régions,
qui seuls en assurent la diversité.
L'Europe, "unie dans la diversité",
protège cette richesse contre les
risque d'uniformisation qui découle
du libre-jeu du marché.
Les
pays Baltes, après leur
expérience soviétique, ont
peur de se fondre à nouveau
dans un grand ensemble.
- PV : Il y a une dégradation
de la participation aux scrutins européens.
Elle est stabilisée vers 45% pour
les anciens membres, mais la moyenne des
10 nouveaux est de 26 %.
- EP : Les citoyens ne votent que
quand il en ressentent les conséquences.
L'élection d'un Président
européen, identifié et représentant
un parti, aurait un impact bien plus fort.
Les "valeurs" de l'Europe, dans
la Constitution, ressemblent plus à un
habillage, face au "concret", qui reste économique.
D'autre part, elles sont vécues
sur un mode béat, sans conscience
historique.
- PV : L'histoire de l'Europe est
certes imprévisible. En 1980 je
n'aurais pas misé un rouble sur
la chute du rideau de fer. Et il reste
des découvertes à faire
sur ce qui s'est passé en 1988-89.
Nous ne maîtrisons pas ces processus.
- EP : La paix n'est pas acquise,
la Yougoslavie l'a prouvé. C'est
justement pourquoi la Constitution est
nécessaire
pour augmenter les chances de paix. L'existence
d'un bloc stable peut empêcher des
pays comme l'Ukraine de sombrer dans la
violence.
L'élargissement sera-t-il
plus ou moins facile si la Constitution
est adoptée ?
- EP : Elle définira plus
ses frontières, car elle placera
la barre plus haut. Les principes d'égalité homme/femme,
de respect des minorités seront
affirmés : ils rendront plus dure à la
Turquie les adaptions nécessaires.
- PV : Ce bloc de
25 pays à gérer,
ou plus, est un très grand défi.
Placer des très riches avec des
très pauvres engendre nécessairement
des divergences et des trafics. Et la structure politique actuelle n'est
pas optimale pour prendre des décisions.
- EP : Le traité apporterait
un mieux.
Comment
l'Europe est-elle perçue
par le reste du monde, comment l'expliquer
?
- EP : Il y a un
côté attractif
pour les pays candidats, l'espoir d'un
décollage économique comme
ont pu en connaître l'Espagne et
le Portugal. Pour les autres pays, comme
la Chine, l'Europe est incompréhensible
: ce n'est ni fédération,
ni pays souverains. C'est pourquoi ils
ont besoin d'interlocuteurs identifiables.
L'Europe est sans équivalent dans
l'histoire. Elle se base sur une double
légitimité, parmi deux types
d'égaux : l'union des Etats, et
l'union des citoyens. C'est pourquoi toute
loi européennee est d'abord proposée
par la Commission (États) puis votée
par le Parlement (citoyens).
Comment
analysez-vous la montée
du non ?
- EP : La construction a passé son
temps à contourner les peuples.
On paye le non débat précédent
sur l'élargissement à 25.
- PV : On ne peut
pas faire toujours le contraire de ce qu'on
prétend être,
c'est-à-dire une grande démocratie.
Le succès rencontré par le
site diploweb (www.diploweb.com), comparativement à celui
officiel de la convention, s'explique par
une culture du débat et du pluralisme,
qui manque encore à l'Europe.
- EP : La première
réaction
des français a été :
"mais pourquoi on nous pose à nous
cette question si technique ?" Cette question
a éveillé une angoisse, mais
aussi réveillé un sens politique.
- - - - - - - - - - - - - -
- - - - - -
Note :
(1) Article II-61
1. Toute personne a droit à la
vie.
2. Nul ne peut être condamné à la
peine de mort, ni exécuté.
Mais dans le paragraphe 3-a de l'article
2 de l'annexe 12 (intitulée "Déclaration
concernant les explications relatives à la
Charte des droits fondamentaux", section
A de l'acte final de la partie IV), on peut
lire une "explication" qui limite
sérieusement la portée de l'article
II-61:
"Les définitions «négatives» qui
figurent dans la CEDH doivent être
considérées comme figurant également
dans la Charte:
a) l'article 2, paragraphe 2 de la CEDH:
«La mort n'est pas considérée
comme infligée en violation de cet article
dans les cas où elle résulterait
d'un recours à la force rendu absolument
nécessaire:
a) pour assurer la défense de toute
personne contre la violence illégale;
b) pour effectuer une arrestation régulière
ou pour empêcher l'évasion d'une
personne régulièrement détenue;
c) pour réprimer, conformément à la
loi, une émeute ou une insurrection.»
b) l'article 2 du protocole n° 6 annexé à la
CEDH:
«Un État peut prévoir dans
sa législation la peine de mort pour
des actes commis en temps de guerre ou de danger
imminent de guerre; une telle peine ne sera
appliquée que dans les cas prévus
par cette législation et conformément à ses
dispositions»."